UNE AUTRE VISION DE LA PHOTOGRAPHIE DE MODE

by Agnès Grégoire, September 2016 (France)


L'événement de la rentrée : la grande rétrospective du maître au Kunsthal de Rotterdam du 10 septembre 2016 au 12 février 2017 et le livre magistral qui sort chez TASCHEN. Deux réjouissances ochestrées par Thierry-Maxime Loriot. C’est en regardant les images de Peter Lindbergh qu’un jour Kate Moss a eu envie de devenir mannequin! Aujourd’hui, la miss est une star et fait la couverture, non seulement de Photo, mais aussi du livre de Peter Lindbergh! Mais quelle femme ne rêverait pas d’être devant son objectif? Il les rend belles dans leur naturel, sans fard, sans contrainte, avec panache et élégance, authentiques et sublimes! >Peter Lindbergh est le premier a avoir clairement denonce la responsabilite, non seulement des patrons de presse et des directeurs de pub, mais aussi des photographes dans la transmission d’une esthetique basee sur la perfection et la jeunesse. ~~L’arrivée~~ de Peter Lindbergh dans la photographie a révolutionné la façon de regarder les femmes et de transmettre sur papier glacé leur image. Son style intemporel, son noir et blanc charbonneux comme les mines de son enfance passée dans la vallée de la Rhur en Allemagne, ses références cinématographiques, photographiques – les maîtres du Bauhaus ne sont pas bien loin –, les volutes de cigarettes qui sortent sans doute d’un cabaret berlinois... ont rendu culte les images de Lindbergh. Le livre de plus de 500 pages qui sort chez TASCHEN et sa grande rétrospective à la Kuntshal de Rotterdam, aux Pays-Bas, retracent les quarante ans d’un parcours marqué par ce grand nombre d’images iconiques et par son engagement sans faille envers les femmes. Il est le premier à avoir clairement dénoncé la responsabilité, non seulement des patrons de presse et des directeurs de pub, mais aussi des photographes dans la transmission d’une esthétique basée sur la perfection et la jeunesse. Le Québecois Thierry-Maxime Loriot, fervent admirateur de Peter Lindbergh, est à l’origine de ces deux grands événements de la rentrée que sont le livre, qu’il a créé avec Lindbergh, et dont il est l’auteur, et la rétrospective, dont il est le commissaire. La dernière fois que Photo a eu le plaisir de travailler avec lui, c’était pour annoncer l’extraordinaire exposition Jean Paul Gaultier au Grand-Palais. Pour la couverture, nous avions choisi la photo du mannequin Kim Williams exhibant avec malice la fameuse robe aux seins coniques de la collection Barbès. Une image signée Lindbergh! C’est donc avec un véritable plaisir que nous les retrouvons tous les deux aujourd’hui pour célébrer leur talent et leur travail. Par amitié, Thierry-Maxime nous a offert en texte son regard sur Lindbergh et Peter nous a accordé une longue interview, celle d’un immense humaniste, chaleureux et généreux, photographe allemand aux cultures métissées, qui vit en France et rêve en anglais. Peter Lindbergh vu par Thierry-Maxime Loriot ~~La fascination~~ de Lindbergh pour le portrait naît de sa découverte des pionniers du photojournalisme, genre majeur des premières matériel d’éclairage, sans oublier la fameuse décennies du XXe siècle. Il est subjugué par bâche en guise de toile de fond et des lumières le travail de Dorothea Lange et Walker Evans pour la Farm Security Administration, l’agence nationale américaine qui avait engagé des écrivains et des photographes pour témoigner de la détresse des campagnes, pour montrer l’Amérique aux Américains, mais aussi par celui de Lewis W. Hine, August Sander de Diane Arbus et Henri-Cartier Bresson. Leur démarche le conforte dans l’idée de capter ce qui n’est pas considéré comme politiquement correct ou convenable ; de tenir une chronique culturelle de notre temps à travers de gros plans audacieux de ce qu’il appelle les «traces de vie», la beauté crue, celle des anonymes comme celle des vainqueurs des Oscar, en dehors de toute hiérarchie. Attaché au caractère unique de chaque teinte de peau, de chaque corps, il met en valeur leurs particularités comme les rides et les imperfections. Il n’a pas son pareil pour équilibrer les différents tons d’un noir et blanc et révéler de son œil implacable les ombres et les formes d’un corps. Voilà où, selon lui, réside l’individualité et la beauté : dans ce que chacun a, que l’autre n’a pas et qui rend unique. >Peter Lindbergh aspire a depeindre la nature humaine, la vie et l’ame, sans effort apparent. Avec un vocabulaire qui lui est propre, il dose realité et fiction dans des images scenarisees que nul n’est jamais parvenu a imiter. La décision de Lindbergh de privilégier le noir et blanc au détriment de la couleur est venue tôt dans sa carrière, car elle répondait, explique-t-il, à une réalité impérieuse : «J’ai préféré le noir et blanc car il offre une interprétation de la réalité, un lien plus intime avec la vérité que la couleur. J’ai vu le travail des photographes américains pendant la Grande Dépression, quand l’Amérique allait mal et que le gouvernement avait envoyé des photographes rendre compte de sujets comme le travail des enfants, la criminalité, la pauvreté, les problèmes sociaux et tout ce qui s’ensuit, et elles étaient toutes en noir et blanc. Toutes ces photos sont bien connues à présent. Je m’y suis plongé et je dirais qu’à partir de ce moment-là a germé en moi l’idée que le noir et blanc était synonyme de vérité.» ~~L’essentiel~~ pour Lindbergh est de donner à voir la profondeur du modèle plutôt que les détails des vêtements. «Quand on rencontre quelqu’un, on risque davantage de se souvenir de son regard, de ses yeux et des mouvements de son corps que de la couleur de son pull», dit-il. Il aspire à dépeindre la nature humaine, la vie et l’âme, sans effort apparent. Avec un vocabulaire qui lui est propre, il dose réalité et fiction dans des images scénarisées que nul n’est jamais parvenu à imiter. Évitant consciencieusement le milieu de la mode pour garder ses distances et conserver une réaction personnelle face aux influences extérieures, il demeure très admiratif devant la créativité infinie des stylistes. Estimant que toute photographie de mode est d’une certaine façon un portrait, il est convaincu que les photographes ont aussi le devoir de définir l’image de la femme d’aujourd’hui, contemporaine, bien au-delà d’un simple être humain vêtu d’une robe. Il croit fermement que le photographe doit tout faire pour que chaque image devienne le portrait de quelqu’un ou l’histoire de quelque chose – une histoire de relations et de personnalités, de rêves et de réalité –, affirmant que la photo de mode ne saurait se réduire uniquement à la mode et à elle seule. Lindbergh est inspiré par les décors sobres installés dans des lieux parfois spartiates, austères, aux murs et aux sols écaillés, avec pour accessoires une simple table, des chaises de bistro, des échelles, des ventilateurs et du materiel d’éclairage, sans oublier la fameuse bâche en guise de toile de fond et des lumières pour créer l’atmosphère typiquement “lindberghienne”. On discerne aisément son gout pour le cinema, car il nourrit une predilection pour les décors rappelant les scenes filmées en coulisse que ‘on trouve en bonus sur les DVD et qu’il préfère au film lui-même. Il s’efforce de ne pas ravir la vedette à ses modèles et de vivre chaque plateau ou chaque situation comme un chantier ouvert plutôt que comme un aboutissement. >«Je voulais que la photographie prenne le pas sur la mode.» >-Peter Lindbergh PETER LINDBERGH À l’occasion de cette grande rétrospective aux Pays-Bas, j’aimerais revenir sur ton parcours. Les années 1960 sont celles de tes années d’études à l’Académie des arts de Berlin, à l’école d’art de Krefeld ou encore sur les traces de Van Gogh. Comment ont-elles imprégné tes images? ~~Avant mes~~ années d’études, il faut remonter là où j’ai grandi après-guerre. C’est à Duisburg que se trouvent les racines de mon travail. C’est une ville relativement sinistre en Rhénanie-du-Nord- Westphalie, dans le district de Düsseldorf. Ses paysages, son architecture, son charbon, la culture allemande... ont eu un impact très fort sur ma vision de la beauté. Ensuite, c’est vrai qu’il y a eu Berlin et son bouillonnement artistique, les cabarets, les cinémas, L’Ange bleu, Metropolis, Otto Dix, Max Beckmann, et aussi Fellini, Visconti, Pasolini... Tout ça m’a considérablement nourri! Tout comme Van Gogh, qui m’a beaucoup inspiré et qui m’a d’ailleurs entraîné à Arles où j’ai acheté ma maison en 2010. Je suis très connecté à cette région. Après un périple en Espagne et en Afrique du Nord, je suis reparti finir mes études à Krefeld où j’ai, entre autres, découvert Joseph Kosuth, chef de file de l’art conceptuel. Tout ce que je fais aujourd’hui est effectivement le résultat de cette imprégnation culturelle. Tes portraits de femme sont très naturels, et pris avec un grand respect. Tu as pris position en disant qu’il relevait de la responsabilité du photographe de libérer la femme de la hantise de la quête de perfection et de la peur de vieillir. Oui, c’est un peu mon combat. Aujourd’hui, il y a beaucoup trop de retouches. La plupart des responsables des magazines de mode et de la pub ne réfléchissent pas aux dégâts qu’ils engendrent. Pendant une émission télévisée, quelqu’un m’a expliqué : “Il faut faire rêver les femmes avec notre travail”. J’ai répondu: “Je crois que vous ne comprenez pas la différence entre rêve et cauchemar”. Le numéro que nous sommes en train de boucler est consacré au festival Visa pour l'Image, est-ce que comme le photojournalisme, la photographie de mode peut faire bouger les mentalités ? C’est ce que j’ai essayé de faire. Chercher des visages différents, indépendants, au-delà des normes sociales. Tout ce que j’ai fait, c’était d’isoler le contexte social. Auparavant, les photos étaient prises dans des décors luxueux, de merveilleux appartements, des voitures avec chauffeur, des intérieurs raffinés... J’ai refusé d’aller dans ce sens. Aujourd’hui, il faut refuser cette retouche incessante de la photographie de mode, on dirait que la plupart des photographes de mode ne sont là que pour ridiculiser les femmes. ~~Aujourd’hui,~~ tu fais partie des très grands photographes de mode qui ont changé notre regard et qui ont conquis le marché de l’art. Tu es représenté par la puissante Gagosian Gallery. Quand tu as commencé la photo, est-ce que tu pensais qu’un jour tu pourrais vivre de la vente de tes tirages ? Non! J’ai fait une première exposition en 1990 à Düsseldorf chez Hans Mayer, galerie d‘art et pas de photo, en étant persuadé que mes photos n’allaient jamais se vendre. Ce fut un grand succès et ça a changé ma perspective. Aujourd’hui, je suis représenté par Larry Gagosian. Ma première exposition à Paris a bien marché, elle a été prolongée. Maintenant, elle tourne à Athènes. À Londres, quelques photos des sculptures de Giacometti, que j’ai faites il y a quelques mois a Zurich, dans l’atelier du musée, sont exposées chez Gagosian, en même temps que des peintures d’Yves Klein et les sculptures d’Alberto Giacometti. On se souvient de la formidable exposition The Fashion World de Jean Paul Gaultier au Grand Palais. Thierry Maxime Loriot en était le curateur et c’est lui qui orchestre ta première rétrospective à Rotterdam. Comment as-tu travaillé avec cet amoureux des photographes? ~~L’exposition~~ de Rotterdam n’est pas ma première rétrospective. J’ai fait plein de rétrospectives dans les musées partout dans le monde, pendant les dernières vingt années. Mais celle-ci est particulière, parce qu’elle parle de mon regard sur la mode, depuis les années 1980. Donc elle traite en grande partie de mon travail en relation avec la mode. Thierry connaît mieux que moi mes photos! L’idée de cette exposition vient de lui. Moi, j’étais assez réticent. Il est venu tout d’abord avec une idée de livre. Celui-ci fait 500 pages et sort chez TASCHEN pour accompagner l’exposition. Ce n’est pas un catalogue, mais le livre est relié à cette exposition. Chaque couturier a environ 20 pages. Le concept de Thierry est de montrer mon interprétation visuelle pour chaque couturier et c’est très beau. On a fait le bouquin d’abord. Ensuite, on a commencé l’exposition. Je ne voulais pas qu’elle soit découpée par créateur comme dans le livre. Je voulais que la photographie prenne le pas sur la mode. Donc Thierry a imaginé autre chose. Il a organisé l’exposition à partir de thèmes qu’il appelle “mes obsessions”. [...] Seules les photos sont les miennes, Thierry a conçu le reste. Ça a pris du temps, on a commencé l’an dernier sur l’exposition, mais le projet du livre a au moins deux ans. Qu’aimerais-tu que l’on retienne de l'exposition ? Jolie question! Il s’agit avant tout de ma relation avec la mode et je trouve cette relation pas inintéressante du tout. La photographie de mode ne devrait pas être réduite à documenter les tendances après les collections et aider l’industrie à vendre des vêtements, mais devrait aussi donner la liberté d’exister dans un contexte autre que celui de la mode, une vision plus large qui reflète une époque et la société. On doit pouvoir en ressortir avec une bonne impression de ce qu’est le travail d’un photographe aujourd’hui. Tu as un fils qui s’appelle Simon, absolument délicieux, que j’ai rencontré à l’Académie des beaux- arts. Avec Lucie de Barbuat, ils forment le duo d’artistes Brodbeck & de Barbuat. Ta passion pour l’art et la photographie a donc été transmise ? C’était le plus beau compliment qu’on puisse me faire! Simon est un vrai artiste, passionné, au talent immense. Avec Lucie, ils font des projets extrêmement intéressants et parfois bouleversants et magnifiques. Ils vont partir à Rome, à partir de septembre, pour devenir un an pensionnaires à la Villa Médicis. Je suis très fier d'eux! Tous deux font un travail formidable. Ils tracent leur chemin sans jamais rien me demander. >“Les femmes sont représentées dans les médias et partout ailleurs, en tant qu’ambassadrices de perfection et de jeunesse. Je pense qu’il était important de rappeler à tous l’existence d’une beauté très différente, plus réelle et authentique et non pas manipulée par des intérêts commerciaux.” En quelle langue rêves-tu, Peter ? En anglais pour avoir tant voyagé? En allemand, parce que c’est ta langue natale ? Ou en français pour y vivre? Je crois... en anglais. Je suis beaucoup plus proche de l’anglais que du français! Ce qui est paradoxal puisque je vis en France depuis si longtemps! Sur quoi travailles-tu actuellement? Je suis en train de finir le calendrier Pirelli, ce sera mon troisième! Ils ont d’ailleurs changé leur règle parce qu’avant il n’était pas possible d’en faire plus de deux. Il dénoncera la façon dont la femme est perçue et montrée dans les médias aujourd’hui. Je te lis le texte que j’ai commencé à écrire. “Les femmes sont représentées dans les médias et partout ailleurs, en tant qu’ambassadrices de perfection et de jeunesse. Je pense qu’il était important de rappeler à tous l’existence d’une beauté très différente, plus réelle et authentique et non pas manipulée par des intérêts commerciaux, ou autre. La beauté qui parle de l’individualité, la beauté qui vous permet d’être vous-même et d’exprimer votre propre sensibilité.” C’est ça qui m’intéresse, plus que de savoir les tendances de cette saison. Douze femmes sont parties avec nous pour essayer de faire un calendrier avec des images qui parlent de cette beauté différente et vraie.