La photo sans artifices

by Carine Bizet, September 2016 (France)


>Les quarante ans de carriere du portraitiste allemand font l’objet d’une retrospective aa Rotterdam. Une grande exposition thématique à Rotterdam, un épais ouvrage chez Taschen pour l’accompagner, le lancement du calendrier Pirelli 2017, des campagnes de publicité (Giorgio Armani et Buccellati notamment)... La rentrée est chargée pour Peter Lindbergh. Après plus de quarante ans de carrière, ~~le photographe~~ allemand auquel on attribue l’éclosion du phénomène top-modèles – ses portraits de Naomi Campbell, Cindy Crawford, Linda Evangelista, Tatjana Patitz et Christy Turlington resteront dans l’histoire – est plus demandé que jamais. Ses clichés au grain et à l’atmosphère réalistes, le plus souvent en noir et blanc, sont une signature reconnaissable. Ce qui, en soi, est une qualité cruciale, a fortiori sur un marché de l’image saturé de propositions manquant souvent de conviction. Mais c’est aussi derrière les clichés qu’il faut chercher les raisons de son succès. >"On s’est aperçu que le nom des couturiers ne figurait pas dans mes archives, pourtant tres bien organisees. Et ça, c’est la faute qui dit tout." Dans une industrie gavée de marques, de défilés et de happenings, Peter Lindbergh est un photographe peu ému par la mode : «Quand Thierry-Maxime Loriot [le commissaire de l’exposition de Rotterdam, NDLR] est arrivé pour choisir les photos, on s’est aperçu que le nom des couturiers ne figurait pas dans mes archives, pourtant très bien organisées. Et ça, c’est la faute qui dit tout. La mode, la tendance, cela ne m’intéresse pas. Ce que je respecte plus que tout, c’est la créativité des designers.» Et s’il compte des amis fidèles dans le milieu, il se tient à l’écart de ce cirque enivrant pour l’ego et se félicite d’éviter les fashion weeks depuis au moins quinze ans. Peter Lindbergh travaille dans sa bulle, mais il a conscience d’être une exception dans un milieu qui a beaucoup changé. «Aujourd’hui, la photographie est bien vivante sur des réseaux sociaux comme Instagram, explique-t-il. Mais dans la presse ou le secteur commercial, elle est en train de mourir : le système tue l’individualité et la recherche. La participation du photographe est réduite à peut-être 30% du produit fini. Tout le monde est derrière l’écran autour de lui – directeur artistique, client, styliste – à donner son avis. Et puis les images sont trafiquées en postproduction.» Mise sous pression par les exigences financières, notamment celles des annonceurs, la photographie de mode est jugée sévèrement par Peter Lindbergh. «C’est une vache: elle mange un truc, avale, régurgite et puis remâche la même chose et recommence. C’est un grand ~~recyclage en boucle~~.» L’autorité de son CV lui offre le privilège de faire autrement : «Je ne travaille pas à l’écran. J’ai besoin de temps pour faire une photo, elle se construit progressivement. Pour moi, les images sont plus intéressantes quand on crée une intimité.» Peter Lindbergh est un instinctif, discipliné, mais pas théoricien. La question de savoir si la photographie constitue de l’art n’est, à ses yeux, qu’une obsession très humaine pour la classification forcenée. Il se nourrit de ses relations : «C’est comme ça depuis toujours, je ne sais pas d’où cela vient. J’ai besoin de créer du lien, j’aime le mot 'empathie', c’est beau.» >Il s’est donne une mission : defendre les femmes contre les stereotypes de la beaute. «Je répète très souvent que nous, les photographes, sommes là pour libérer les femmes de la dictature de la perfection et de la jeunesse. L’industrie fait son boulot, elle a des produits à vendre, mais tout le monde n’est pas obligé de suivre. L’image que l’on renvoie aux femmes aujourd’hui est épouvantable. Avec Photoshop on en fait des robots, comme si c’était un avantage de faire 1,80 mètre et 45 kilos. Pour moi, cette norme signe la fin de la civilisation.» Ce vœu pourrait avoir quelque chose de démago dans la bouche d’un homme qui immortalise des actrices et mannequins magnifiques. Sauf que Peter Lindbergh applique ce qu’il prêche. Et il peine à cacher sa faiblesse pour les femmes : il avoue qu’il aurait volontiers épousé pas mal de ses modèles féminins. Sur les tirages à valider qui arrivent sur son bureau, il demande spontanément moins de retouches, admire les ridules d’expression d’actrices qui dégagent ici une impression de force et de sérénité rare. Elles sont en confiance avec l’homme derrière l’appareil, qui sait dompter les caractères les plus rétifs. «J’ai une grande qualité : je ne prends rien personnellement», sourit-il. Et il parvient à gratter le vernis le plus tenace. A force de dialogue, il a réussi à briser la carapace de Rooney Mara, actrice réputée distante. Grâce à ces relations, souvent au long cours, il obtient dans ses clichés une forme de vérité singulière, souvent très différente de l’image publique de ses sujets. Dans l’ouvrage de TASCHEN, l’exemple le plus saisissant est une photo d’Anna Nicole Smith, figure pop trash américaine. Sans les couches de fard qui couvrent habituellement son visage, c’est son regard d’animal traqué que l’on saisit, comme la prémonition de son destin tragique (elle décède d’une overdose de médicaments en février 2007). Mais un être humain est bien là. C’est tout le talent de Peter Lindbergh.