Lindbergh, shoot d'heroines

by Elisabeth Franck-Dumas, 2014 (France)


Dans la bibliothèque photo de l’iPhone de Peter Lindbergh, il y a près de 6 000 images. On ne peut pas résister : il est d’accord pour qu’on y jette un œil ? Le photographe tape un code sur l’écran où est écrit «Interdit au public». On s’attend à voir défiler un Who’s Who de la mode contemporaine. Il nous montre des œufs au plat. Deux jaunes qui luisent comme des yeux au centre d’une mare de blanc. «Dans notre famille, chaque fois qu’on mange, on compose un visage dans l’assiette», se marre-t-il. L’Allemand est bon vivant, ses amis le répètent. Il s’arrête sur d’autres images : ses enfants (quatre garçons de 32 à 12 ans), ses petits-enfants (six, dont un «qui joue au foot comme un dieu»), son yacht (design anglais de 1964), sa maison d’Ibiza (nombreux repas de famille), les côtes des Baléares («Les gens disent qu’Ibiza est moche, mais pas en bateau»), l’Islande (un shoot pour Louis Vuitton), les Iles Turques-et-Caïques (une prise de vue avec Kate Moss). Et un selfie de lui avec le chanteur Mika : «Ils m’ont demandé : 'Peter, tu veux faire des photos d’enfants qui ont le cancer à l’hôpital ?'» Petite moue. «J’ai dit 'non, on va trouver autre chose'. J’ai dit : 'On emmène tout le monde à Arles, les enfants, les médecins, les familles, on va mettre une tente sur la plage, on va faire venir Mika', et on a fait une soirée avec les Gypsy Kings.» >Peter Lindbergh a un fort accent allemand, qui rappelle celui d’un autre grand nom de la mode. Mais le debit est un peu plus lent, et le ton plus chaleureux. Campé solidement sur ses deux jambes, un Bic coincé dans le col de son tee-shirt noir, il se tient au milieu du White Cube de la galerie Gagosian, à Paris. A bientôt 70 ans, il a le sourcil broussailleux, la bouche en accent circonflexe, une barbe blanche qui lui donne un petit air d’Hemingway. Ce sont les derniers ajustements de l’accrochage de son one-man show, sa première exposition avec l’hégémonique galeriste américain (1). Une consécration que connaissent peu de photographes de mode. «C’est quand même pointu Gagosian, non ?» sourit-il, coup d’œil malicieux par-dessus ses lunettes. Depuis les cimaises, Linda Evangelista, Amber Valletta et Julianne Moore le regardent. Ces femmes très belles, qu’il a rendues plus belles encore pendant les années 90 et suivantes, dans les pages du Vogue Italia (le plus souvent) ou du Harper’s Bazaar (époque Liz Tilberis). Des séries narratives, poétiques, où l’on croisait martiens et anges urbains, qui ont marqué ceux et celles qui les ont vues. Tant et si bien qu’il est un peu étrange de les contempler en grand sur un mur : l’intimité de la page de magazine, froissée à force d’être vue et revue, disparaît. L’une d’elles, très connue, Kate Moss en cheveux courts et ~~salopette~~, qui rappelle une photo de Paul Strand, a été exposée au Metropolitan Museum of Art de New York. «Une pièce de musée», nous susurre, à toutes fins utiles, une collaboratrice de la galerie. >«Peter est un photographe qui restera dans l’histoire de la photo car il n’est pas lie aux tendances du moment. Il a toujours garde sa propre identite. Il n’est pas un photographe de mode : il a utilise la mode pour parler aux femmes, et pour parler des femmes, ce qui est tres different.» >-Franca Sozzani Elle le range dans la même catégorie que Bruce Weber (un de ses amis) et Paolo Roversi, photographes ayant atteint, comme lui, la gloire dans les années 90, très connus pour leurs travaux en noir et blanc. La catégorie des «grands classiques», ceux qui n’ont plus besoin d’être au goût du jour. Peut-être est-ce pour cela que Lindbergh, comme nous l’apprend Sozzani, ne se montre pas pendant les semaines de la couture et ne participe pas au grand barnum de la mode. Il confirme : «Les défilés, c’est dégoûtant, je vis très séparé de tout ça.» Enfant, il s’appelait Peter Brodbeck et habitait avec ses parents, son grand frère et sa grande sœur à Duisbourg, en Allemagne année zéro, dans une «toute petite maison, [où] on n’avait même pas la place de se tourner dans la cuisine». Son père revendait des bonbons aux boutiques de la ville, par tout petits lots, partant le matin en voiture avec une grande caisse à tiroirs, «comme celles des maquilleurs aujourd’hui». Les bonbons, ses enfants trouvaient ça formidable, mais à part ça, il n’y avait pas grand-chose à la maison : «On n’avait rien, mais on ne manquait de rien.» Si Lindbergh a lui-même emmené ses aînés au Louvre le dimanche matin, il n’a, enfant, «rien vu du tout, ni un bouquin ni un film». Après le lycée, commence un parcours chaotique : il file en Suisse pour échapper au service militaire, puis atterrit à Berlin, où il découvre artistes, galeries et happenings, et décide de prendre des cours aux Beaux-Arts. Suivront deux années d’auto-stop en Espagne et au Maroc – «ce truc merveilleux d’être seul avec soi» -, avant de revenir aux Beaux-Arts. Il prend le pseudo de Sultan pour sa première expo d’objets cinétiques chez Denise René-Hans Mayer. Sa découverte de l’art conceptuel et du travail de l’Américain Joseph Kosuth, notamment, le fait tout arrêter : «C’était tellement magnifique, je me suis dit que je ne pouvais pas continuer à faire mes trucs.» Incidemment, ces créations de jeunesse ont été exposées, au printemps, dans l’exposition «Objets ludiques» du musée Tinguely de Bâle, en Suisse. >Femmes peu retouchees ~~Lindbergh devient~~ assistant d’un photographe commercial basé à Düsseldorf, comprend qu’il tient entre les mains «un instrument magnifique», et se tourne vers la photo de publicité. C’est à ce moment qu’il change de nom, à cause de quiproquos malheureux liés à un autre photographe nommé Peter Brodbeck dans la même ville (il trouve Lindbergh en lisant l’annuaire). Son travail est repéré par le directeur artistique du mythique magazine allemand Twen, qui lui commande «une histoire» (Lindbergh préfère ce mot à celui de série), à son tour repérée par le magazine Stern.«Et voilà comment j’ai commencé dans la mode : très vite, sans souffrance.» En mars 1980, il collabore au tout premier numéro du magazine Lei, piloté par Franca Sozzani, au côté de Steven Meisel, et le voici lancé. Aujourd’hui, son statut à part, dans un monde de plus en plus uniforme, rend Lindbergh d’autant plus prisé. Car c’est rare, désormais, une belle série intemporelle qui raconte une histoire, se préoccupe d’ambiance plus que de plasticité visuelle. Rare, aussi, de voir, comme sur ses photos, des femmes peu retouchées, leur grain de peau en évidence, leurs rides, leur halo de petits cheveux qui entourent le visage. Mais qui restent belles, évidemment – «La beauté, c’est la vérité», dit-il avec un haussement d’épaules. Lindbergh est connu pour pester contre le gommage des imperfections réclamées par les directeurs artistiques et les agents de stars. Non pas qu’il ne retouche pas un peu lui-même, surtout pour que ses photos ressemblent à de l’argentique (sa technique : «flouter les cheveux, enlever la trop grande précision sur les yeux et « défocuser » la photo, un peu»). Mais il en laisse un maximum. «D’un côté, vous êtes spécialement aimé car vous ne retouchez pas trop, analyse-t-il. Mais je suis toujours étonné qu’on veuille travailler avec moi, car après, les agents et managers disent : 'Non, ça ne va pas, il faut tout enlever.'» L’image de la beauté contemporaine, selon lui, est contrôlée par les quatre ou cinq «grosses compagnies qui ont de l’argent et qui disent 'la beauté, c’est ça', pour qu’on veuille une peau de bébé à 80 ans et qu’on s’achète leur crème à 300 euros. Et les gens sont assez cons pour le croire». Ils sont nombreux à le penser, mais qui ose le dire ? >«Comme dans un tableau de Hopper» ~~«Lindbergh~~ est un contestataire, pas forcément là où on l’attend», juge Christophe Deloire, le directeur général de Reporters sans frontières (RSF), dont l’album 100 photos pour la liberté de la presse met cette année l’Allemand à l’honneur. «Il est passionné par la question de l’indépendance de la presse, lit des sites de décryptage de l’info, s’inquiète du contrôle, même soft, de l’information par l’argent.» Il serait naïf, toutefois, de voir en Lindbergh un desperado du milieu : quand on lui demande comment il choisit ses contrats, il réplique en riant que «soit c’est intéressant, soit c’est très bien payé». Intéressant, c’est quoi ? «Pouvoir faire ce qu’on veut. Disons à 80%, car à 100%, ça n’existe pas.» A l’écouter parler, tout semble simple. Ses vols du pôle Nord aux antipodes, ses séances, ses contrats. Sa démarche consistant à partir d’un feeling, «comme dans un tableau de Hopper», avant de développer une histoire et de la mettre en images. «Il y trouve un vrai plaisir, mais c’est un gros bosseur, rectifie son ami, le décorateur Christian Liaigre. Je pars souvent en bateau avec lui, et, par n’importe quelle mer, il est à sa table, à consulter ses photos, à réfléchir au prochain shooting. Il ne dort pas beaucoup alors il n’est pas rare qu’à 4 heures du matin, il se mette à travailler.» >Apres trente ans de carriere, il conserve un enthousiasme non feint – surtout pour ses modeles, qu’elles soient mannequins ou comediennes. En témoignent ses roucoulades lors de la consultation de l’album fait pour RSF : «Robin Wright, j’adore, j’adore, j’adore cette femme !… Cate Blanchett, quel personnage magnifique !… Julianne Moore, Kate Winslet ! Il y a tellement de gens magnifiques dans ce métier, on n’y pense pas forcément. Bon, après, il y a les autres…» Il tourne les pages. «Nicole a trafiqué un peu trop sa tête… Et Monica, elle est drôle à sa façon. Tilda aussi, j’adore, j’adore !…» Les hommes, c’est moins son truc, même s’il les fait bien aussi. Voir l’étonnante couverture réalisée récemment pour WSJ – le magazine du Wall Street Journal -, où le musicien Pharrell Williams apparaît sans son habituel sourire en coin et sa bouille de personnage de comics. Plus sérieux, et plus intéressant. Avant que l’on ne parte, il tient à nous montrer le travail qu’il vient de terminer pour les 50 ans du Vogue Italia. Comme un film en noir et blanc où la mannequin Mariacarla Boscono est une femme qui vient de plaquer homme et enfants (devine-t-on) et se retrouve à errer sur une plage du Nord. «C’est pas magnifique ? Pas la photo je veux dire, elle !» Sur l’une des images, la femme remonte une digue, petite valise à la main. «Quand je vois ça, je me reconnais à ma période auto-stop. J’aime bien me reconnaître dans les photos que je fais. C’était ça le plus important pour moi, être toujours capable de retrouver mon identité dans mes images.» (1) «Peter Lindbergh», Gagosian Gallery, 4, rue de Ponthieu, 75008. Jusqu’au 22 novembre 2014.