Metteur en chair

by Jean-Michel Thenard, Novembre 2006 (France)


>Peter Lindbergh, 62 ans. Star de la mode, le photographe allemand, revele dans les annees 90, rend aux mannequins leur naturel et aux stars leur verite. L’an prochain, il sera peut-être au pinacle des mairies. Les chefs d’Etat français aiment tant l’autorité des photographes allemands. Pour immortaliser son Elysée en 1981, Mitterrand s’était offert Gisèle Freund, célèbre pour ses portraits d’écrivains. Sarkozy, qui se rêve pol-star adulé par les foules, a déjà gravé, lui, sa présidence de l’UMP dans l’objectif de Peter Lindbergh. La photo est en couverture de ses discours reliés. Pourquoi, en cas de consécration, ne pas poursuivre avec ce titan de la mode, qui fit éclore les super mannequins des années 90? ~~Qui transmua Cindy~~, Claudia, Helena, Kate, Naomi, Christy, Linda, Tatjana, Milla, en icônes de la révolution du futile, devenue machine à dividendes d’une impériale industrie du luxe. Lindbergh se souvient de la séance avec un Sarko «très à l’aise». De là à être «politiquement de son avis», c’est autre chose. Lindbergh ne vote ni à Paris, ni à Berlin, ni nulle part, mais il a une passion pour la politique. Il est viscéralement démocrate à l’américaine et toujours en colère contre les va-t-en-guerre d’Irak de l’équipe Bush. Sur son Mac, il a la photo de sa femme Petra en fond d’écran et, dans son disque dur, le rapport d’un parlementaire de la Chambre des représentants qui recense les mensonges de la Maison Blanche. Il le tient à disposition de qui veut. «Tous leurs mensonges sont prouvés, pourquoi n’ont-ils pas été poursuivis?»s’étonne-t-il. Lindbergh, collaborateur régulier du Harper’s Bazaar et de Vogue, passe une à deux semaines par mois aux Etats-Unis. «Tous les gros budgets sont là-bas», dit-il. Mais depuis 1978, il est un Allemand de Paris. Il vit en plein VIe arrondissement, dans l’ancien appartement du marchand d’art Jacques Putman, défunt mari d’Andrée. Dans son entrée, il a hérité d’un plafond calligraphié par le Belge Alechinsky. Il n’en voulait pas-trop cher- mais il était impossible de décoller l’oeuvre sans qu’elle tombe avec le plâtre. Il a aussi une toile du batteur de Bon Jovi qui n’a pas grand intérêt mais comme l’auteur était le petit ami de son amie Milla (Jovovich), la toile reste au mur. Peter est un affectif. Et un boulimique de travail qui revient toujours à la photo, même s’il s’échappe parfois avec une caméra. «Je dois faire un cadeau à mon père mais il n’aime que les appareils photos», dit l’un de ses quatre fils (25 ans pour l’aîné, 4 pour Joseph, le benjamin). L’appartement a beau faire le tour d’une cour intérieure, il ne suffit pas à abriter les 60 000 clichés de ses archives. Il y conserve juste ses polaroïds dans de jolis tiroirs en bois et des tirages superbes comme celui d’une Kate Moss en ~~salopette paysanne~~ qui rappelle Walker Evans, le photographe des années Roosevelt. >S’il ne doit citer qu’un nom, il gardera celui d’August Sander. Lindbergh connaît bien son histoire de la photo, même s’il n’est tombé dedans que sur le tard, passé 27 ans, après une courte carrière d’artiste qui ne marchait pas si mal mais qu’il a vite trouvé vaine. S’il ne doit citer qu’un nom, il gardera celui d’August Sander. «Une incroyable simplicité. il n’essaie pas de faire des choses spectaculaires», dit-il de ce compatriote qui fut l’homme d’un immense projet: photographier les habitants de sa région natale près de Cologne pour raconter «l’homme du XXe siècle». Petit dernier d’une famille d’après-guerre avec un père marchand de bonbons et une mère au foyer, Lindbergh, enfant, n’a qu’une passion, le hand-ball. A 18 ans, pour échapper au service militaire, il part en Suisse. Mais il garde de Duisburg, ville industrielle sur le Rhin où il a grandi, le goût du grand air et des grands espaces, des décors d’usines, des friches désertes et du noir et blanc charbonneux. Sa formation aux beaux-arts de Berlin, l’expressionisme, Metropolis qu’il a regardé en boucle, ont façonné son style. Mais son trait germain s’émulsionne dans sa passion pour Arles et Van Gogh, la tauromachie et le sable de Beauduc. Les femmes de Lindbergh y perdent en froide sophistication et gagnent en humanité. >«Quand il me prend dans ses bras et qu’il me serre, jai l’impression qu’il va me proteger du monde exterieur» >-irene Silvagni Elles ont les sourcils forts et les yeux noirs de celles qui ont pleuré après une nuit d’amour. Helmut Newton, compère berlinois, les fantasmait toujours surhumaines, conquérantes, sexuellement dominatrices, Lindbergh les révèle fragiles, sensuelles, abandonnées. Helmut leur imposait la perfection, Peter les montre telles qu’en elles-mêmes. «J’aime beaucoup Newton mais je préfère être photographié par Lindbergh», résume Karl Lagerfeld. Le premier divise, le second est consensuel. Les femmes l’adorent. Il les rassure avec son physique de gros ours sympathique, toujours attentif et de bonne humeur. «Quand il me prend dans ses bras et qu’il me serre, jai l’impression qu’il va me protéger du monde extérieur», dit lrène Silvagni, directrice artistique de Yamamoto qui a choisi les textes d’écrivains qui accompagnent les portraits de son dernier ouvrage, Untitled 116. August Sanders rêvait de saisir l’homme du XXe siècle, Lindbergh ne se lasse pas de raconter la femme à cheval sur deux millénaires. Son génie, c’est d’avoir retenu de Cartier Bresson que «la photo de mode ne doit pas toucher le reportage». Et d’avoir passé outre pour photographier la mode comme s’il était en reportage. Ne jamais se poser, être toujours en mouvement, raconter une histoire scénarisée. Après avoir été deux ans l’assistant d’un honnête photographe d’outre-Rhin, Lindbergh n’a pas cessé depuis 1973 de développer son style. Stern le repère, puis Marie Claire l’appelle à Paris. Le Vogue USA le boude jusqu’au jour où Alexander Lieberman, son mythique patron, le convoque: «Pourquoi vous ne travaillez pas avec nous? — Parce que je ne peux pas photographier cette femme hyper chic que vous mettez dans vos pages. — Très bien, alors prenez les femmes que vous aimez et apportez-nous des choses.» Lindbergh part à Los Angeles et réalise ses photos de tops en train de jouer en groupe sur une plage en hiver. Lieberman ne sait pas quoi en faire et les met dans un tiroir. Anna Wintour les ressort quand elle prend la direction du magazine et les transforme en images symboles des années 90. Wintour la diablesse en Prada, a toujours accompagné Lindbergh et son goût pour les superproductions poétiques. Elle lui a offert un jour un décor de 40000 dollars dans un dancing. Mais, une fois construit, le photographe ne s’y sent pas bien. «If you don’t like it, don’t do it», lui dit-elle. Lindbergh lui sait gré de cette luxueuse liberté de travail. L’homme a de l’humilité. Il n’aime pas dire du mal et ne confesse que ses admirations. Quand il se laisse aller à une pointe d’exaspération, c’est devant une mode aseptisée où les mannequins sont de plus en plus jeunes, où le numérique a imposé la retouche systématique, où le zéro défaut est en passe d’enlever son grain au noir et blanc et de lui imposer la couleur. >Alors il s’amuse aujourd’hui avec les actrices. Celles qui refusent de se cacher, qui, dans un regard, une attitude, sont pretes a s’oublier, a afficher leur verite sans l’arriere pensee de plaire. Dans cette aventure, c’est avec Jeanne Moreau qu’il est allé le plus loin. Au point qu’il n’osait lui demander son accord pour publier dans Untitled 116 une photo d’elle «brutale». «Elle m’a dit, 'Mon Peter, c’est un honneur. Il n’y a rien à retoucher'.» Un oui qui vaut hommage.