Un allemand à Paris

by Vanessa Van Zuylen Menesguen, 2009 (France)


>Vous considerez-vous comme un artiste allemand ou comme un artiste international ? Je me sens totalement allemand. Toute mon histoire est allemande. ~~Ce qui m’a influencé~~, ce sont les films de Fritz Lang et de Pabst ; et avant tout « Metropolis », parce que « Metropolis » traitait d’un thème proche de ma vie : l’usine. L’immensité du lieu, mais aussi les détails comme le « change of shift », tout ça, je l’ai vu en vrai dans l’usine de Krupp dans ma petite ville. Dans « Metropolis », j’ai vu ces mêmes scènes de tous les jours, transformées dans un langage visuel très sophistiqué et dramatique. La deuxième influence est le Berlin des années 1920, la danse, la peinture et évidemment le Bauhaus. Donc, ma culture, mon éducation et mon inspiration visuelle sont complétement allemands. >Trouvez-vous que ça a un sens aujourd’hui pour un photographe mondial d’etre lie a un pays ? Visuellement, oui. Par exemple, votre numéro sur les photographes américains est totalement différent de celui sur les photographes français, notamment à cause des lieux photographiés. Eggleton n’a pas photographié Lille, mais le Texas. Comme ces images sont liées à son pays, on peut penser que les photographes sont liés à leur pays, donc à leur culture. Je crois que c’est plutôt l’endroit où un photographe travaille, ou d’où il vient, qui lui donne son identité. Avec peut-être l’exception de William Klein, qui a fait ce magnifique livre sur New-York et qui a continué cette aventure à Moscou et je crois à Tokyo. >Vous avez grandi a Duisbourg. En quoi ces images d’enfance ont-elles influence votre travail ? Elles m’ont beaucoup influencé. En effet, à côté de chez nous, il y avait le Rhin, qui est très large. D’un côté — du nôtre — il y avait 30 km d’herbe qui étaient loués par mon oncle berger, pour ses moutons, et de l’autre côté, à la sortie de l’eau, il y avait des usines, les unes après les autres, énormes, avec leurs cheminées et la fumée qui s’en échappait. Cette dualité est quelque chose qui m’a toujours suivi. C’était comme deux modèles de vie séparés par un fleuve. Et quand j’ai commencé à photographier, je n’étais pas conscient de ça, mais inconsciemment, j’ai très souvent recrée cette dualité dans mon travail. >En tant qu’Allemand, quel est le role de la memoire, culturelle, historique et personnelle ? Le role de la memoire de l’histoire allemande a-t-elle pour vous une resonance ? Cette résonance produit un tel poids que la seule chance de ne pas être paralysé par son histoire est de regarder en avant. Il y a l’histoire, mais il y a la culture aussi… Tous ces magnifiques mouvements culturels de l’Allemagne des années 1920, l’architecture, le design, la danse, la littérature, le cinéma et les peintres comme Grosz et Beckmann à Berlin, tout ça écrasé par la stupide brutalité des nazis. Aujourd’hui, l’Allemagne est redevenue un pays d’artistes, de Joseph Beuys à Wenders, Pina Bausch, Richter ou Gursky. Ma culture allemande est ce que j’ai vu et compris à travers leur travail. >Est-ce que pour vous la culture photographique contemporaine allemande a une direction specifique, un sens, une sorte de colonne vertebrale ? Ma culture photographique allemande commence avec ~~August Sander~~, le Bauhaus avec Mohology-Nagy, et parallèlement Rodtchenko qui m’a énormément influencé ; Newton aussi était important pour moi. Après mon départ d’Allemagne, l’école de Düsseldorf s’est formée autour de Bernd et Hilla Becher, et Thomas Ruff et surtout Andreas Gursky sont sortis de cette école ; ils ont influencé toute une génération de photographes. Je suis parti d’Allemagne parce qu’à cette époque je n’étais pas très fier d’être allemand. Aujourd’hui, grâce à tous ces artistes allemands magnifiques, une certaine fierté d’être allemand est définitivement revenue… >Quand vous etes parti ailleurs, justement, avez-vous eu envie d’oublier ? Rien ne m’a retenu dans mon pays. Ça a commencé quand j’avais 17 ans. J’étais très sportif à l’époque — j’étais gardien de but d’une équipe de handball en première ligue — les militaires avaient l’oeil sur moi pour que je les rejoigne, parce que le handball était le sport préféré de la Bundeswehr. Je suis parti en Suisse pour ne pas faire mon service militaire en Allemagne, inimaginable pour moi. Après huit mois en Suisse, qui à l’époque n’était pas vraiment un pays pour quelqu’un de 18 ans, je suis parti à Berlin. Après Berlin, je suis parti en auto-stop, pendant deux ans, d’abord à Arles et après en Espagne et en Afrique du Nord, tout pour fuir l’Allemagne, et puis je me suis inscrit à l’École des beaux-arts à Krefeld à côté de Düsseldorf. >D’apres vous, y a-t-il une culture allemande aujourd’hui ? Les artistes allemands travaillent internationalement et souvent ils font partie de l’avant-garde, parce que les Allemands ont une façon de penser conceptuelle et pas décorative. Pensez à Beuys, à Baselitz, Kiefer ou Richter. Beuys et Richter étaient classés « number one » durant de nombreuses années sur la plus importante liste du monde de l’art. Kippenberger expose en ce moment au MoMa de New York et évidemment Gursky est aujourd’hui peut-être le plus influent des photographes internationaux. Pina Bausch et son ensemble sont toujours au sommet de l’avant-garde de la danse. >Que pensez-vous de l’Allemagne en 2009 ? La centralisation de toutes les forces créatives en cours à Berlin représente un nouveau départ pour l’Allemagne. La décentralisation n’est pas une situation favorable pour la production créative d’un pays. Pourtant, pendant toutes ces années, Pina Bausch à Wuppertal, les peintres d’avant-garde à Cologne et la photographie à Düsseldorf, tout ça était étonnant. Maintenant, avec Berlin, je crois que ces forces vont se multiplier. J’étais à Berlin toute la semaine dernière, et il y a une atmosphère créative magnifique et de l’inspiration partout. Berlin a besoin de temps pour exister de nouveau, mais peut-être qu’un jour Berlin redeviendra le Berlin des années 1920. >Vous dites que la France n’est pas creative, pourquoi venir s’installer ici ? C’est vrai que l’épicentre de la peinture et des arts de l’avant-garde n’était plus Paris. Mais quand je suis arrivé en 1978, c’était différent, car il s’agissait de la photographie. À Paris, il y avait Newton et Guy Bourdin… >Auriez-vous pu travailler en Allemagne ? Pour la photographie que je fais, l’Allemagne est moins intéressante. >Qui sont les photographes, quelle que soit leur nationalite, qui vous ont le plus influence ou que vous aimez le plus ? L’inspiration, c’est l’histoire de la photographie plutôt qu’un ou plusieurs photographes. Tous ces milliers d’images qui sont incrustées dans notre mémoire visuelle et qui sont présentes tout le temps. Ce merveilleux réservoir d’images fait partie de l’inspiration, mais aussi la vie de tous les jours, les petits détails, les scènes, les lumières et tout ça fait partie de l’âme de chacun de nous, et de là vient ce qu’on peut voir peut-être plus tard sur le mur d’un musée. >Avez-vous des reves que vous voudriez realiser ? De partir plus souvent seul, le plus souvent possible pour se reconnecter avec soi-même et pour se retrouver dans un contexte différent… Oui, partir seul pour se reconnecter avec soi-même ; ça pourrait être la vraie nature…