Sorcier de l'image

by Véronique Rochebois, 2010 (France)


Considéré comme le meilleur photographe de mode du monde, Peter Lindbergh décortique la démarche qui l’a mené de la peinture à la photo, et des magazines ou documentaire. Sans rien sacrifier. Les femmes que Peter Lindbergh photographie ne ressemblent jamais aux autres : elles sont vampires, acrobates, danseuses de cabaret dans le Berlin des années 1920… Il les immortalise en sueur, répétant un pas de danse. Ou avec des ailes d’ange. ~~D’autres fois encore~~, il heurte brutalement les genres : dans des paysages arides, désolés, Lindbergh "shoote" ses modèles en tailleurs luxueux. Mais ôtez les vêtements et ne laissez que les visages : ce sont les mêmes traits tirés, la même colère que l’on croise dans les documentaires réalisés pendant la Grande Dépression. Le photographe a le don de surgir là où on ne l’attend pas. >Il n'aime pas les sourires, tout comme les retouches numeriques. Il est vrai qu’il n’aime pas les sourires, tout comme les retouches numériques qui frôlent, pour lui, "l’opération esthétique". Même ses visuels publicitaires pour L’Oréal, Armani, Estée Lauder ou Calvin Klein montrent rarement des mannequins radieux. Explication : "Pour moi, un visage sans sourire est plus expressif, raconte bien plus. Le sourire présente l’inconvénient de prendre le dessus sur toute autre expression du visage." Effet de style pour l’un des photographes emblématiques des magazines Vogue et Harper’s Bazaar des années 1990 ? Provocation ? "Je ne suis pas un reporter ou un chroniqueur. Ce que je mets en scène, ce sont mes visions" , se contente-t-il d’opposer. On l’aura compris, Peter Lindbergh, soixante-six ans, est plus complexe que sa silhouette rassurante de "teddy bear" et ses petites lunettes rondes pourraient laisser supposer. Dans son atelier du 6e arrondissement de Paris, il escamote toute confidence personnelle, alors qu’il est intarissable sur Barack Obama ou Michael Moore. Un comble lorsque l’on sait que le succès de son travail est dû à sa capacité exceptionnelle à capturer la personnalité de ses modèles, à suggérer leurs fêlures. Au point d’être surnommé "le sorcier de l’image". Ce sont donc des bribes de biographie qui s’égrènent, sans fioritures. Peter Lindbergh, de son vrai nom Peter Brodbeck, naît le 23 novembre 1944 à ~~Lissa~~, dans les ruines du IIIe Reich. Il grandit en Allemagne de l’Est, à Duisburg, face à la Ruhr, » l’endroit le plus moche du monde « . Ebloui par Van Gogh, Lindbergh se dirige vers le dessin et la peinture. Il n’aborde la photo qu’à vingt-sept ans, marqué par l’expressionnisme allemand, les films de Georg Pabst ou Fritz Lang, puis Helmut Newton et surtout Diane Arbus. D’où le choix du noir et blanc qui prédomine dans son oeuvre. Des photos pour le magazine allemand Stern en 1978, puis très vite The New Yorker, Vanity Fair, Rolling Stones s’ensuivent. Presque naturellement, sans heurts ni efforts, du moins à l’entendre. >Du noir a la couleur Le déclic décisif avec Vogue, en 1988, intervient après un premier contact désastreux. Le magazine de mode américain a beau être incontournable, Lindbergh n’accroche pas à sa vision des femmes, » trop parfaites. Alexandre Libermann, le directeur artistique m’a dit alors “Allez-y ! montrez-moi quelle est votre femme !“ Lindbergh réalise sur la plage de Santa Monica une série où, vêtues d’une chemise blanche, coiffées à la diable, les six futurs tops des années 1990 (dont Christy Turlington, Estelle Lefébure, Linda Evangelista) chahutent. >"Elles riaient, elles etaient vivantes, c’était la premiere fois que l’on photographiait des filles de cette maniere", se souvient Lindbergh. La série atterrit dans un tiroir où elle restera, jusqu’à ce ~~qu’Anna Wintour~~ arrive à la rédaction en chef et flashe illico. Désormais identifiées, sublimées, les top models se hissent au rang de stars incontestées des années 1990. Mais c’est aussi cela, Peter Lindbergh. Un mélange détonnant, dérangeant, d’une recherche esthétique permanente et d’un résultat commercial probant. Au fils des ans, il est progressivement passé du noir et blanc à la couleur, surtout depuis l’arrivée du numérique, de visuels urbains à des photos de mode, de plus en plus chorégraphies, puis, conclusion logique, à la réalisation de documentaires et de films expérimentaux. Mais c’est bien connu, les sorciers ont toujours plus d’un tour dans leur sac.