La photo mode vaut de l'art

by Emmanuelle Lequeux, 2011 (France)


En vingt ans, certaines séries de magazines sont devenues des oeuvres que les collectionneurs s’arrachent. Une vente Irving Penn chez Christie’s à Paris devrait une nouvelle fois le démontrer. >Autrefois, on se contentait de les feuilleter dans les magazines; au mieux, elles se retrouvaient punaisees dans les chambres des jeunes filles. Aujourd’hui, les photographies de mode ont integre les meilleures collections, et atteignent des prix records. Ce week-end, le rituel salon Paris Photo devrait le prouver une nouvelle fois, les mêlant à des tirages précieux du xixe siècle et des grands formats d’artistes contemporains. Egalement très attendue pour jauger la tendance : la vente aux enchères d’une cinquantaine de tirages d’Irving Penn, organisée dans les locaux parisiens de Christie’s samedi 12 novembre. Car Irving le magnifique est l’un des dieux de ce nouvel Olympe : sacré pour ses couvertures si graphiques de Vogue, son formalisme sans âge, son art de faire d’un simple drap gris de studio le bain révélateur de ses modèles. Mort à 92 ans à New York en 2009, Penn est le premier des "Big Four", ces quatre monstres de la photo magazine qui connaissent tardivement la reconnaissance : devant Richard Avedon, Helmut Newton et Peter Lindbergh (le seul encore vivant). Que s’est-il passé pour que la photo de mode accède soudain au rang d’oeuvre d’art ? Le phénomène est tout récent. Dans les années 1980, il suffisait de 3 000 francs (moins de 500 euros) pour acquérir un noir et blanc d’Helmut Newton. Vers 2000, léger frémissement. Depuis cinq ans, c’est une véritable montée en puissance. En trois sessions de 2005 à 2008, la vente de la collection très glamour de l’Allemand Gert Elfering rapporte 10 millions d’euros. Celle de l’Américain Leon Constantiner, dispersée en 2008, marque un tournant décisif : un Newton part pour plus de 600 000 dollars. Signe des temps, les tirages couleur posthumes du publicitaire français Guy Bourdin se vendent désormais plus cher que ceux réalisés de son vivant, en noir et blanc. L’année passée, lors de la vente Avedon organisée par Christie’s, frénésie : les 60 tirages partent pour 5,4 millions d’euros, dont la fameuse Dovima, sublime maîtresse de deux éléphants. Créatrice de la longue robe noire que porte le mannequin, la maison Dior acquiert le tirage pour 841 000 euros. Prix record pour une photographie en France, et pour l’artiste. Estimée autour de 1,6 million d’euros, la prochaine vente Irving Penn devrait confirmer le mouvement. Expert de la photographie chez Christie’s France, Matthieu Humery se montre en tout cas optimiste: "La collection que nous proposons est très cohérente, elle a été constituée par un Français depuis une quinzaine d’années, et rassemble aussi bien des photographies de mode que les images des petits métiers dont Penn a réalisé des portraits tout au long de sa vie. En avril 2010, notre maison avait vendu à New York une sélection d’images du même photographe qui avait remporté un beau succès. "Figures de proue de ce marché, présentes à Paris Photo, les galeries Hamiltons (Londres) ou Howard Greenberg (New York). Pour ce dernier, à une époque où les clichés de qualité réalisés par les pionniers du xixe siècle tendent à se raréfier, l’abondante production des photographes de mode explique une part du phénomène; mais aussi le changement de regard sur ces images, qui n’ont parfois de facile que l’apparence. "Helmut Newton a été le premier à enfoncer la porte, analyse Matthieu Humery. Beaucoup de gens prenaient son travail à la légère, mais d’autres ont compris qu’il y avait toujours chez lui une double lecture, et une puissance artistique." Quelques expositions ont consacré ces maîtres de la fashion, passés de Harper’s Bazaar aux cimaises des musées, comme Richard Avedon sanctifié par son exposition au Jeu de paume, en 2010. Mais pour Matthieu Humery, "les expositions consacrées aux grands créateurs de mode, comme Alexander McQueen au Metropolitan de New York ou Madame Grès au Musée Bourdelle de Paris, ont également été primordiales, remportant un succès considérable qui témoigne d’un intérêt nouveau pour la mode". L’esprit du temps, voilà bien le facteur le plus important. >"Cet engouement est avant tout generationnel", analyse l’expert de Christie’s. "Certains collectionneurs qui ont aujourd’hui entre 40 et 50 ans ont connu dans les années 1990 les grands moments de ces photographes, comme la campagne Versace par Avedon, ou les series de Lindbergh avec Naomi Campbell ou Linda Evangelista." "Cela explique que, lorsqu’ils sont passés du statut de simple admirateur à celui de collectionneur, ils n’ont eu aucun complexe à acheter ces photographies. Pour beaucoup, c’est un acte de nostalgie." Plus jeunes, plus branchés, connectés à la City ou au marché de l’immobilier, ces nouveaux accros craqueront-ils pour Penn ? Les icônes du New-Yorkais présentées lors des enchères du 12 novembre pourraient voir leurs prix flamber. A commencer par les deux portraits de sa femme Lisa Fonssagrives, estimés entre 200 000 et 300 000 euros : l’un mis en scène dans un palais marocain (1951), qui avait déjà atteint les 291 000 euros en 2007, et l’autre en Arlequin (1950), bicorne sur la tête et cigarette en main gantée. La fière au manteau noir et blanc oppose au photographe une moue chic et un regard plein de promesses … sonnantes et trébuchantes?